• Camille Viéville

OSP aime les artistes #07 : Sophie Lamm

Par Camille Viéville



Diplômée de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris en 2009, Sophie Lamm place la vie des formes au cœur de sa pratique. Tableaux (Clockwise, 2017 ; La Logique des corps, 2013), bas-reliefs, courts-métrages d’animation (W.o.W., 2019) ou objets (en céramique, notamment) sont autant de moyens de sonder ce bouillonnement qui surgit de la matière, à la manière des images jaillies des limbes de l’inconscient. De sorte que les motifs récurrents de son œuvre, l’œil, la main, le pied, les plantes, et mais aussi leur agencement sur la feuille, sur le panneau ou sur la toile, se caractérisent par leurs qualités organiques.

Si S. Lamm refuse de se cantonner à un médium unique, le dessin tient une place centrale dans son travail : il est un guide, un espace de pensée, un oracle, un flux. Très expressif, le trait, mis au service de cette énergie formelle évoquée précédemment, se nourrit volontiers de la grande culture visuelle et intellectuelle de l’artiste, des premiers films de Jerzy Skolimowski à la bande dessinée indépendante, en passant par les chorégraphies de Pina Bausch, les monstres d’Odilon Redon, les encres de Philip Guston, les calligraphies d’humeur de Jean-Michel Sanejouand ou encore les sculptures d’Eva Hesse. Lieu de collision entre la réalité, l’imaginaire et le rêve, le dessin traverse l’œuvre de S. Lamm, intime, visionnaire, parfois grotesque, souvent drôle et toujours vivant.



Camille Viéville : Quel est le rôle du dessin dans ton travail ?


Sophie Lamm : Il a plusieurs fonctions. Il me permet de saisir de façon directe des idées, des images avant qu’elles ne s’échappent. Il peut aussi être au cœur même de l’œuvre ou du moins en être le médium indispensable à sa réalisation – c’est le cas par exemple quand je fais des films d’animation. J’utilise aussi le dessin en peinture, en filigrane du tableau ou pour le terminer en soulignant certaines zones. Là, le dessin détourne des formes dans la matière. Il compose, en fait.



C.V. : Quand tu pratiques le dessin en tant que tel, deux voies apparaissent : une pratique quotidienne qui s’apparente à une hygiène du dessin, et une pratique plus complexe, cryptée.


S.L. : Ma pratique quotidienne et spontanée a quelque chose à voir avec la prise de notes, l’enregistrement, la saisie d’un instant. Dans ce cas, je dessine parfois sur le motif. Je dessine aussi beaucoup lors de déplacements. De façon contradictoire, ça m’aide aussi à laisser ma main, mon corps s’exprimer sans être interrompus par la pensée, comme une décharge, en laissant sortir tout ce qui encombre, dans un état de conscience un peu modifié, entre le sommeil et la veille. Le dessin s’enchaîne alors tout seul, il génère les formes lui-même, en quelque sorte.

Quand je m’impose un cadre, j’accède à une approche plus construite du dessin, plus distanciée aussi, à travers une méthode que je définis moi-même. Par exemple, je travaille en ce moment à de grands dessins en partie inspirés par le plan Turgot [célèbre plan de Paris, en vingt planches gravées, établi entre 1734 et 1736 à la demande de Miche-Étienne Turgot, prévôt des marchands de la ville]. Ils fonctionnent comme une juxtaposition d’idées ou d’inspirations qui sont organisées de manière à rationnaliser l’espace mental. Ça rejoint un autre de mes projets actuels qui serait de constituer un glossaire de l’imaginaire, regroupant des éléments communs d’une personne à l’autre. Le dessin s’y prêterait bien car il relève de l’intime.



C.V. : Ton dessin est très organique, à la fois dans sa structure même, qui évoque une sorte de déploiement cellulaire, et dans son iconographie.


S.L. : L’idée est de réussir à donner vie à des choses inertes. Je suis très sensible à la question de la vie des formes, au biomorphisme, à l’approche de Jean Arp par exemple, précisément parce que c’est lié au mouvement, à la vitalité, au déplacement des corps, à la danse. C’est ça qui me réjouit ! Dernièrement, les formes apparaissaient au contraire de façon très cristallisées, très minérales et c’était difficile pour moi. Cela étant, c’est probablement ce sentiment d’échec qui m’a ramenée à l’animation : je voulais voir la lumière bouger !



C.V. : Peux-tu me raconter ce retour à l’animation, avec le film W.o.W. ?


S.L. : Mes premières animations dataient de l’école. La première était inspirée par Le Cours des choses de Peter Fischli et David Weiss [1987], un film qui me fascine notamment pour son mélange de hasard et de contrôle, et que j’avais redessiné plan par plan. La deuxième était un paysage enneigé vu depuis un train. J’ai ensuite abandonné cette pratique jusqu’à l’année dernière, avec W.o.W. À ce moment-là, j’avais l’impression que mon esprit était saturé d’images et que cette saturation m’empêchait de peindre ou de faire des objets. L’idée était donc de concocter une sorte de pot-pourri de toutes ces images qui m’envahissaient, qui m’obsédaient. L’incendie du musée national du Brésil [dans la nuit du 2 au 3 septembre 2018] a été un élément déclencheur fort : cet événement a rencontré toutes sortes d’inquiétudes qui occupaient ma pensée et m’a permis d’aborder des thèmes importants pour moi comme la colonisation, la création d’un État ou les théories du complot.



C.V. : Ton dessin semble aussi esquisser une sorte d’anatomie mentale.


S.L. : Oui, c’est lié à la temporalité de la pensée, qui se situe hors du temps tel qu’il est organisé dans la vie quotidienne. Et ça m’intéresse beaucoup car seul le dessin peut rendre compte de cette temporalité, à la croisée du passé, du présent et de l’avenir, mais aussi de l’imaginaire et du rêve. Cette temporalité peut paraître délirante et pourtant elle constitue, me semble-t-il, le cœur même de la construction de toute pensée. Cela revient à donner corps, dans le dessin, à l’espace mental, à lui permettre de se matérialiser.



C.V. : Pour finir, aurais-tu un dessinateur ou un graveur à recommander à OSP ?


S.L. : J’aime beaucoup Richard McGuire [illustrateur et auteur de BD américain, né en 1957], qui travaille sur l’espace comme temporalité, justement. Je pense à Anne-Marie Schneider [artiste française, née en 1962], aussi, à Öyvind Fahlström [peintre et poète suédois (1928-1976)], pour sa façon de cartographier l’imaginaire, à Philip Taaffe [né en 1955], un super dessinateur et peintre. Et en gravure, Charles Meryon [1821-1868] revient souvent à mon esprit !


Propos recueillis à Saint-Ouen le 22 mai 2019.



Sophie Lamm (née en 1982) vit et travaille à Saint-Ouen.



(En ouverture : Clockwise, 2017, technique mixte sur  toile, 110 x 150 cm, Courtesy de l'artiste)



Pour citer cet article :

Camille Viéville, « OSP aime les artistes #07 : Sophie Lamm », camille-vieville.com, mis en ligne le 1er octobre 2019, consulté le [date de consultation]