• Camille Viéville

OSP aime les artistes #06 : Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize

Par Camille Viéville



Tous deux diplômés de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Lyon et de Paris, Florentine et Alexandre Lamarche-Ovize travaillent en duo depuis treize ans. Le dessin se situe au cœur de leur travail. Il fonctionne comme une matrice nécessaire à la création d’une écriture visuelle, à la fois triviale et savante, qui se déploie ensuite sur une grande variété de supports. Du carnet noirci d’observations quotidiennes et visionnaires au pot dégoulinant d’un varech d’émail, en passant par les lés de papier aux motifs de fleurs gouachées, s’épanouit un répertoire de formes narratives ou ornementales qui parfois bégaie pour mieux muter. Leur travail prend une dimension nouvelle lorsqu’il apparaît sous vos yeux, nourri de subtils jeux de matière et de superposition.

Cette énergie plastique, gorgée de références à la bande dessinée, à la grande peinture, aux arts décoratifs et à l’artisanat, mais aussi à la littérature et à une certaine critique sociale, s’appuie précisément sur l’économie des moyens adoptée par les deux artistes et sur leur désir d’autonomie. Dans les recoins d’un atelier attenant à la maison familiale se côtoient un vase avant cuisson, des impressions prêtes à être rehaussées à la main, les derniers croquis et la table à sérigraphie. C’est de leur choix en faveur d’une certaine liberté, dont on pressent combien il est avant tout une manière d’être au monde, que naissent ces objets souvent liés à quelque usage quotidien, faisant écho à l’exhortation de William Morris : « Je demande que soit plaisant, beau et généreux le cadre matériel de ma vie. »



Camille Viéville : Comment est née votre collaboration ?


Florentine Lamarche-Ovize : Elle a commencé en 2006. J’étais en résidence au Point Éphémère et on m’a proposé de faire une exposition. J’ai suggéré à Alexandre et à une copine artiste, Sarah Tritz [née en 1980], d’exposer tous ensemble pour montrer à la fois des sculptures et des œuvres murales.


Alexandre Lamarche-Ovize : Cette collaboration nous a plu. En raison bien sûr de nos nombreuses références communes en histoire de l’art et en bande dessinée – nous vivions déjà ensemble – mais aussi en raison de tout ce qui nous opposait. Nous nous sommes dit que ces deux éléments pouvaient être de bons catalyseurs. Nous avons donc réalisé quelques pièces ensemble. Mais nous avons vite compris que pour bien faire, il nous fallait abandonner nos pratiques personnelles et se consacrer totalement à cette pratique commune, favoriser ce dialogue, ce rapport dialectique. C’était un choix de travail mais aussi un choix de vie.


F. L.-O. : À la fin de l’exposition au Point Éphémère, nous avons eu le sentiment que cette conversation n’était pas encore terminée et nous avons eu envie de la poursuivre à l’atelier.


A. L.-O. : Nous avions entrevu que ça nous permettrait d’explorer des territoires où nous étions incapables d’aller seuls. Grâce à Florentine, j’ai appris ou réappris des choses en dessin, j’ai dépassé certaines choses.


F. L.-O. : Et puis il y a une part fantasmatique qui est chouette. Pour moi, pouvoir passer du dessin au volume est très excitant.



C.V. : Comment s’organise votre travail à quatre mains ?


A. L.-O. : Tout vient du dessin. Notre outil principal est le carnet de dessin, qui est toujours tenu par Florentine et à partir duquel nous procédons par collage. La céramique est simplement l’extension du dessin en volume avec, en plus, le lien aux arts décoratifs et à l’univers domestique.


F. L.-O. : Soit nous reprenons manuellement des éléments issus du carnet, soit Alexandre les scanne, ce qui nous permet de contrôler plus facilement le rapport aux dessins, de pouvoir les revisiter. La numérisation nous aide aussi à rentrer dans les dessins. Cela nous est apparu en voyant l’exposition Moebius [à la Fondation Cartier en 2010-2011]: Moebius travaille d’abord au rotring en très petit avant de grossir la composition.


A. L.-O. : Il y a là l’idée de montage, de sample. J’agrandis certaines choses, je les mixe. Alors seulement je fais mon croquis de sculpture. Ensuite je fabrique le gros de l’œuvre avant que Florentine n’intervienne de nouveau pour tisser les détails. On procède de la même manière en sérigraphie.


F. L.-O. : On collabore selon un principe de passe-passe, en fonction des capacités de chacun. Ainsi, la phase de traduction entre le dessin et autre chose est très compliquée pour moi et pourtant essentielle.


A. L.-O. : Quant à moi, je n’aime pas trop le travail de détail, ça m’énerve. Par contre, j’aime partir du dessin numérisé, ça crée un filtre que je peux plus facilement déformer. Cette distance favorise un meilleur équilibre entre les éléments de surface et les éléments d’observation, notamment dans le domaine graphique, avec des zones de « gribouillis », des zones léchées et des gestes plus libres. Cette écriture est vraiment le résultat du travail à deux.



C.V. : Comment s’est instauré ce rapport très fort aux arts graphiques ?


F. L.-O. : Notre formation aux Beaux-Arts mettait l’accent sur la mise en espace.


A. L.-O. : Cela nous a conduit pendant plusieurs années à faire de la sculpture avant de comprendre que le dessin était en réalité l’enjeu principal.


F. L.-O. : Nous sommes arrivés au dessin par la bande dessinée. Nous nous sommes intéressés à l’espace de la feuille de papier. Les arts décoratifs et leurs modes de production (sérigraphie, tampons, etc.) mais aussi l’illustration du livre pour enfant nous ont permis de faire des liens entre le motif et le dessin. Nous avons alors pu développer différentes grammaires graphiques, les exploiter : dessin narratif, motif décoratif, etc.


A. L.-O. : Du coup, ça nous a mené à nous pencher sur des sujets emblématiques des arts décoratifs ou de l’histoire de l’art, comme la fleur, à essayer de les prolonger mais aussi de vivre avec. C’est pourquoi nos œuvres prennent souvent la forme d’objets fonctionnels – un tabouret, un vase, un rideau.



C.V. : Des ombres bienveillantes planent sur votre travail : William Morris, bien sûr, mais aussi Elisée Reclus, Rodolphe Bresdin, etc. Quel rapport entretenez-vous avec ces figures ?


F. L.-O. : Nous avons beaucoup lu William Morris [1834-1896, artiste et écrivain britannique, grand promoteur des arts and crafts]qui a posé les bases d’une réflexion sur l’artisanat et sur la liberté, sur l’autonomie de l’artisan, mais aussi sur une certaine manière de travailler et une certaine manière de vivre. Quant à Élisée Reclus [1830-1905, communard et géographe libertaire], il est arrivé un peu par hasard. Nous nous sommes intéressés à la Commune et aux liens à cette époque entre les arts décoratifs et les beaux-arts. Est alors apparu Reclus – lequel aurait d’ailleurs échangé avec Morris. Reclus a une vie très romanesque : anarchiste, écologiste, grand voyageur et auteur de livres magnifiques. Nous avons eu envie de raconter son histoire à notre manière. Avec Rodolphe Bresdin [1822-1885, dessinateur et lithographe visionnaire]– professeur de gravure d’Odilon Redon –, c’est encore autre chose : c’est le plaisir de naviguer à l’intérieur du dessin, grâce à ses effets de superposition incroyables. Toutes ces sources datent du XIXe siècle car c’est à ce moment que se développe la problématique arts and crafts. C’est aussi le fondement de notre société industrielle, aujourd’hui remise en question.



C.V. : On devine, à travers ces différents compagnonnages, à travers aussi le choix du travail en duo, une forme d’engagement.


F. L.-O. : Oui, mais précisément par le biais de nos partis pris, de notre volonté de créer nous-mêmes nos propres formes. William Morris ou Élisée Reclus, pour parler d’eux, ont été des modèles pour penser le monde, pour confirmer des intuitions que nous avions en sortant de l’école. Nous avons inventé notre propre autonomie – nous avons notre four à céramique et notre table de sérigraphie, nous maîtrisons ces savoir-faire –, le choix que nous avons fait du dessin nous offre aussi une grande indépendance. Les formes que nous créons découlent de ces réflexions, sans que nous soyons pour autant militants.


C.V. : Pour finir, auriez-vous un dessinateur ou un graveur à recommander à OSP ?



F. L.-O. : En ce moment, j’adore les aquarelles de Hilma af Klint [1862-1944, pionnière de l’art abstrait]. Sa manière de reprendre des choses très classiques – le travail de Carl Larsson [1853-1919, peintre suédois], ou l’enluminure, par exemple –, de les brasser et de les mettre à distance tout en restant très onirique, très florale.



A. L.-O. : Blutch [né en 1965, auteur de bande dessinée] ! Il a un dessin très plein, énergique, intelligent. Je le lisais déjà à l’époque de Fluide glacial mais désormais ses livres sont comme des objets d’art, très érudits. La trajectoire de ce mec est vraiment belle, brillante.



F. L.-O. : Oui, on est entre Klint et Blutch ! J’aime Blutch pour les mêmes raisons : son dessin lui-même et les distances qu’il prend avec la forme narrative. En gravure j’aime Rodolphe Bresdin, dont on a déjà parlé, et Charles Meryon [1821-1868, aquafortiste très admiré de Charles Baudelaire], pour sa manière de plonger dans Paris et dans la ligne.



Propos recueillis à Aubervilliers le 4 mars 2019.



Florentine et Alexandre Lamarche-Ovize (nés en 1978 et en 1980) vivent et travaillent à Aubervilliers.



(En ouverture : La vague, 2019, faïence émaillée, 65 x 60 x 50 cm, Courtesy Galerie Lefebvre & Fils, Paris)


Pour citer cet article :

Camille Viéville, « OSP aime les artistes #06 : Florentine et Alexandre Lamarche-Ovize », camille-vieville.com, mis en ligne le 7 mai 2019, consulté le [date de consultation]