• Camille Viéville

OSP aime les artistes #02 : Matthieu Cossé

Par Camille Viéville



Jouer avec le réel et ses représentations, le délimiter, l’épuiser, le réinventer, voilà quelques-unes des voies empruntées par Matthieu Cossé. Depuis sa sortie de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts en 2008, il se consacre entièrement ou presque aux arts graphiques : gouache, encre de Chine, aquarelle, feutre ou eau-forte sont mis au service d’un même appétit pour la figuration.

Si le trait de Matthieu Cossé évoque parfois la bande dessinée (citons les dessins de Robert Crumb, de Charles Burns, de Daniel Clowes, de Reiser), il déborde, plus tendu et plus libre, peu enclin à se laisser enfermer dans une planche d’album ou dans une fonction illustrative. De même, son travail comporte une forme de narration, mais une narration éclatée – par la répétition, la mue, voire la « digestion » (selon l’expression de l’artiste), des motifs et leur polyphonie.

Les œuvres de Matthieu Cossé produisent ainsi un monde hypertrophié, pétri d’une histoire visuelle où se côtoient la mythologie grecque, la grande peinture, la Neue Sachlichkeit, le dessin de presse, David Hockney ou les toiles figuratives de Philip Guston. Cette épaisseur du regard, indépendante du médium et de ses traditions, se manifeste aussi dans le champ numérique, comme le montrent notamment les petits films d’animation conçus sur ordinateur par l’artiste. En réalité, de cette épaisseur naissent un désordre, une révolte, une lutte, à rebours de l’époque : « La liberté, c’est de n’arriver jamais à l’heure » (Alfred Jarry dixit).



Camille Viéville : Quand tu n’œuvres pas à des projets décoratifs comme récemment à la Design Parade de Toulon, tu privilégies le travail sur papier. Peux-tu me parler de ton rapport au papier ?


Matthieu Cossé : Mon rapport au papier, assez comparable à mon rapport au mur, est guidé par une forme de simplicité, d’évidence : j’ai toujours trouvé ça plus pratique – ce qui est d’ailleurs en partie faux. Il y a pour moi un rapport direct avec le papier, qui ne nécessite pas de préparation. C’est davantage une question de familiarité, de souvenirs, qu’une question conceptuelle, très réfléchie. Les fois où j’ai essayé de travailler sur toile, à l’école [l’École nationale supérieure des Beaux-Arts, dont Matthieu Cossé est diplômé] par exemple, c’était compliqué. Peut-être aussi pour des raisons symboliques.



CV : Outre le dessin, l’aquarelle et la gouache, tu pratiques également la gravure. Comment es-tu venu à la gravure ?


MC : J’ai toujours aimé la gravure. Pour moi, la gravure est vivante même si on n’a pas cessé de me dire qu’elle était morte, ou en tout cas, sans avenir. J’ai toujours aimé les artistes-graveurs, comme Félix Vallotton ou Otto Dix, ainsi que cette idée, ancienne, de la diffusion des images.

J’ai gravé pour la première fois aux Beaux-Arts, en initiation, et on m’a plutôt découragé. En sortant de l’école, je ne n’ai plus fait de gravure pendant longtemps. Et j’y suis revenu presque par accident, en 2016, lors d’une résidence à la Villa Belleville où j’ai rencontré Paul Diemunsch, graveur-imprimeur. Puis je me suis perfectionné à l’occasion d’une autre résidence, au Centre d’art graphique de la Métairie-Bruyère en Bourgogne. Ce centre possède de nombreuses presses, beaucoup de matériel, et j’ai pu y pratiquer l’eau-forte dans de très bonnes conditions.

Ce qui me plait, ce n’est pas seulement de fabriquer, c’est de comprendre intimement le processus, l’autorité du trait qui me semble imparable, tout ce jeu de l’impression et des états, de la métamorphose constante. Paradoxalement, rien n’est jamais définitif avec la gravure, c’est sa grande vertu.



CV : Tu me disais que l’eau-forte et la pointe-sèche t’avaient révélé la puissance du noir, sa densité, et que tu pourrais presque t’y limiter. Pourtant on perçoit dans ton travail une réelle jouissance de la couleur.


MC : Ce n’est pas incompatible ! Il y a beaucoup d’œuvres que je trouve très colorées qui sont en fait en noir et blanc – et inversement. La couleur et le noir et blanc sont évidemment deux domaines qui peuvent être développés en parallèle et il n’a jamais été question pour moi de me limiter à l’un ou à l’autre. Mes dessinateurs préférés sont souvent des peintres, pour qui la couleur est primordiale.

À la fin de sa vie, Edgar Degas disait en substance : « J’aurais pu ne travailler qu’en noir et blanc. » Ça sonne comme une phrase mélancolique mais je comprends : il y a une grande richesse du noir et blanc, c’est un univers très vaste.

Le jeu entre le blanc et le noir, ou entre la valeur la plus claire et la valeur la plus foncée, est essentiel en dessin. La réserve surgit, vient devant et ça m’amuse de la travailler comme un motif. Une inversion s’opère, il s’agit de dessiner avec le blanc du papier. Ceci dit, c’est un effet dont je me méfie parfois, notamment dans le cas du portrait. Et puis il peut être plaisant de l’ajouter, ce blanc, en gommant par exemple ou, dans le cadre de la gouache, en peignant.



CV : Le point commun entre tes gravures et tes peintures sur papier ou tes dessins est l’expressivité. Dans tes eaux-fortes, cette expressivité m’évoque les graffiti – au sens ancien du terme, les graffiti de Pompéi, ceux sur les murs de Paris photographiés par Brassaï ou encore les graffiti des enfants abyssins célébrés par Georges Bataille – c’est-à-dire quelque chose qui a à voir avec la graphomanie, la pulsion, le plaisir de graver, d’entailler le support, de laisser une trace.


MC : La question de l’observation analytique, de la distance au sujet est toujours rattrapée par quelque chose qui est de l’ordre de la pulsion. Et c’est pour cela que je montre mes « dessins d’humeur », qui relèvent d’une pratique quotidienne, très fluide, aux côtés d’œuvres plus « construites ».

Pour ce qui est du plaisir de l’entaille, il est présent quand on pratique l’eau-forte [le dessin est incisé sur une plaque de métal (la matrice) recouverte d’un vernis puis attaquée à l’acide, N.D.R.]. Pourtant, c’est une illusion, provoquée par la « souplesse » du vernis : ce n’est pas l’artiste mais le bain d’acide, par la morsure, qui va réellement graver la plaque. Et quand on fait de la pointe-sèche [le graveur incise directement le métal à l’aide d’une pointe d’acier fine, N.D.R.], on se rend compte combien, en réalité, la gravure, c’est dur – physiquement, je veux dire. Il y a là une dimension virtuose qui semble en contradiction avec mon approche du motif et de la représentation, plus pulsionnelle, presque enfantine.



CV : Il y a dans tes œuvres un goût du grotesque et de la transfiguration – particulièrement visible dans ton film d’animation Histoires. Je vois, dans ce rapport jouissif au trait, dans cet appétit, une sorte de désabusement joyeux face à l’impossibilité de circonscrire le réel dans le champ des représentations.


MC : Dans le domaine de l’animation, il y a en effet la question de l’épuisement de la représentation. Dans le domaine de la gravure, au contraire, il y a la possibilité de recadrer symboliquement le monde dans la plaque. Mais quoiqu’il en soit, cette dimension désabusée existe comme une humeur du grotesque, comme une enflure.

J’ai fait ces animations de manière assez primaire, sans prétention, pour m’amuser, avec le logiciel Flash. C’est très basique. Et ce sont souvent les mêmes types de personnages que dans les gravures et les dessins d’humeur, des personnages comiques qui se mettent dans des situations absurdes.



CV : Est-ce que cet épuisement dont tu parles est lié à ton goût pour le portrait et le paysage, deux genres qui par définition échappent sans cesse à l’artiste ?


MC : Comme ce sont des genres précédés d’une longue histoire, c’est difficile de ne pas les prendre au sérieux. J’essaie donc de me les approprier pour les redéfinir. Pratiquer le dessin, c’est justement une manière de préciser cette position face au genre. Cela crée une sorte d’inquiétude, une sorte d’instabilité qui font de ces dessins ni véritablement des études, ni véritablement des œuvres finies : je peux ainsi les arrêter ou les reprendre à loisir. Ça me permet aussi d’apprendre en me limitant à un champ « raisonnable ». Quand je pense à ce qui a déjà été fait, à ce qui a déjà été déconstruit, je suis parfois effrayé à l’idée de dessiner ou de peindre. La gravure échappe un peu à ça, probablement parce que c’est un domaine plus marginal qui entretient des liens forts avec un savoir-faire artisanal.

Si je dessine ou je grave sans scrupule – j’ai continué à le faire à un moment où beaucoup arrêtaient –, je passe aussi mon temps à me créer des scrupules, car le dessin d’observation comme la gravure relèvent d’un apprentissage, d’une compétence qui te placent dans un rapport d’humilité. C’est ce conflit, cette tension qui m’autorisent à continuer à faire ce genre de chose... sans que personne ne me le demande ! (rires)



CV : Pour finir, aurais-tu l’œuvre d’un graveur ou d’un dessinateur à recommander ?


MC : Je suis depuis très longtemps un grand admirateur de James Ensor. Récemment Lucian Freud m’a beaucoup marqué, il m’a donné envie de graver, en particulier parce qu’il a un rapport à la gravure proche du rapport qu’on peut avoir au dessin ou même à la peinture – il ne se préoccupe pas des histoires d’inversion. En ce moment, je redécouvre aussi beaucoup de choses très connues : l’œuvre de Francisco Goya ou celle d’Eugène Delacroix, les bois gravés d’Edvard Munch que je trouve presque supérieurs à sa peinture, l’œuvre d’Otto Dix qui m’apparaît beaucoup plus riche que ce que je croyais. Ou des choses un peu moins vues, comme le travail de Käthe Kollwitz que j’aime de plus en plus et les estampes de Maria Lassnig.

Propos recueillis le 15 juillet 2018 à Paris.

Un grand merci à Louise Grislain.


Matthieu Cossé est né en 1983.

Il vit et travaille à Paris.


(En ouverture : Autoportrait dans l'atelier, 2016, aquarelle sur papier, 60 x 120 cm)


Pour citer cet article :

Camille Viéville, « OSP aime les artistes #02 : Matthieu Cossé », camille-vieville.com, mis en ligne le 24 septembre 2018, consulté le [date de consultation]